Lundi 2 avril 2012
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Une série d'article parus ces jours derniers sur un garçon japonais qui a survécu par miracle à la destruction de son ancienne école lors du tsunami du 11
mars 2011 permet de mieux cerner quelques-uns des mécanismes de résilience des Japonais.
Le jour où il a eu son brevet, un survivant du séisme et du tsunami du 11 mars 2011, âgé de 12 ans, a pris la parole devant ses camarades, leurs parents et les professeurs, pour dire qu’il
espérait devenir policier plus tard.
« J’avais tellement le trac que mon corps était tout raide, comme un robot », a déclaré Tetsuya Tadano, 12 ans, juste après la cérémonie. Son père Hideaki Tadano, 40 ans, qui a filmé
toute la scène, a du faire des efforts pour se maîtriser tant il était ému. Il avait envie de pleurer.
« Si je m’étais laissé aller à pleurer, la vidéo aurait été floue », explique maladroitement Hideaki. « J’ai fait de mon mieux pour que le reste de la famille voie ça. »
« Ils nous regardent » lui a répondu son fils.
Au Japon, le brevet se passe en fin d’école élémentaire (qui s’arrête à l’équivalent de notre classe de 6e) et permet d’accéder à la « grande école junior », c’est-à-dire au
collège, qui dure trois ans.
Tetsuya Tadano est un des rares survivants de l’école élémentaire Ōkawa, ravagée par le tsunami du 11 mars 2011 dans la commune d’Ishinomaki. Il a perdu sa mère Shiroe, 41 ans, sa petite sœur
Mina, 9 ans, et son grand-père Hiroshi, 67 ans, dans la catastrophe. Il a également perdu six des quatorze camarades de sa classe.
Le 17 mars 2012, Testuya était un des sept seuls écoliers à être restés scolarisés à Ōkawa jusqu’à la fin, c’est-à-dire jusqu’au brevet. Les parents des écoliers disparus avaient tenu à être là
eux aussi, avec des portraits de leurs enfants morts – sans intention macabre : au Japon, l’esprit des morts est sensé veiller sur les vivants.
Le jour du tsunami, Tetsuya est allé dans la cour de récréation avec plusieurs de ses camarades après la secousse du tremblement de terre, comme le prévoyaient les consignes de sécurité. Sa mère
est alors arrivée pour le récupérer ainsi que sa sœur – toujours comme le prévoyaient les consignes. Tetsuya raconte : « Ma mère était venue à l’école. Je lui ai tendu mon casque (tous
les écoliers ont un casque au Japon) et je lui ai dit qu’elle devrait le mettre pour se protéger des kawara (les tuiles traditionnelles) qui pourraient tomber sur elle. Mais elle m’a
répondu : tu devrais le garder pour toi. »
Alors que les enfants étaient en train d’évacuer en rang vers un terrain plus élevé, la vague les a rattrapés. Tetsuya a été emporté comme un ballot. Quand la furie des flots s’est calmée, il
s’est retrouvé embourbé, presque entièrement couvert de boue au pied d’une colline. Il n’avait rien, il était juste coincé sous la boue. Il n’avait pas perdu conscience. Selon lui, c’est grâce au
casque qui l’avait protégé des coups sur la tête. « Maman avait toujours raison », dit-il.
Il a appelé à l’aide pendant une vingtaine de minutes, en vain au milieu du paysage de désolation. Il commençait à perdre courage quand un de ses camarades de classe, qui avait survécu lui aussi,
est arrivé et l’a dégagé malgré son bras cassé.
Après s’être rendue à l’école s’assurer que ses enfants n’avaient pas été blessés dans le tremblement de terre, Shiroe était allée chez son père, Hiroshi, âgé de 67 ans, mais celui-ci était parti
au port pour voir si le bateau dont il se servait pour aller aux palourdes n’avait pas souffert. Shiroe et Hiroshi ont été emportés par la vague quand elle est arrivée.
Quant à Mina, la petite sœur, elle n’a pas eu la chance de son grand frère : balayée par la vague qui a englouti la colonne des écoliers qui évacuaient, elle n’a pas survécu.
Ce n’est que deux jours plus tard que Tetsuya a retrouvé son papa dans un refuge pour les évacués. Hideaki, qui pensait être l’unique survivant de sa famille, a vu son fils s’avancer vers
lui : « Papa, tu as pleuré, toi aussi ! » Hideaki lui a répondu : « Évidemment, imbécile ! »
Les corps de la mère de Tetsuya, de sa petite sœur et de son grand-père ont été retrouvés quelques jours plus tard.
Leur maison avait été pulvérisée et emportée par les flots déchaînés. Avec son père et sa grand-mère Akiko, âgée de 65 ans, Tetsuya est parti vivre dans un logement de fonction avec une famille
de quatre personnes qu’ils connaissaient depuis des années.
L’École Élémentaire Ōkawa a elle aussi été détruite par le tsunami. Sur les 107 écoliers qu’elle comptait avant la catastrophe, 74 sont morts ou disparus ce jour-là, ainsi que 10 des 13 adultes
de l’encadrement. Devant l’impossibilité d’utiliser ses anciens bâtiments transformés en cloaque, l’école a temporairement aménagé (avec les quelques écoliers qui lui restaient…) dans les locaux
d’un autre établissement. Chaque matin, Tetsuya tenait à y aller en compagnie d’autres écoliers survivants d’Ōkawa.
Avant la catastrophe, Tetsuya avait l’habitude de jouer avec Mina après l’école. Après sa mort, quand il se recueillait devant la photo au pied de l’autel bouddhique dans sa maison, il la voyait
sourire et il lui disait : « Ce n’est pas marrant maintenant que tu n’es plus là. »
C’est son professeur particulier (celui qui l’aide à faire ses devoirs le soir) qui l’a aidé à passer le cap. Un jour, il lui a dit : « Tu as des copains. Regarde devant toi. Tu as un
avenir. » Mais Tetsuya n’était pas d’humeur à entendre ça. Ce n’est que plus tard, quand il a appris que le père de son professeur avait lui aussi été tué, qu’il s’est dit : « Le
professeur est dans la même situation que moi. » Il a alors compris le message que le professeur voulait lui faire passer, et il l’a fait sien.
Dans l’année qui a suivi le désastre, il ne s’est pas passé un jour sans que Tetsuya pense à sa famille. En septembre, quand sa classe a fait un voyage scolaire dans la préfecture d’Akita, à
l’ouest de celle d’Iwate où se trouve Ishinomaki, il a participé à une représentation traditionnelle qui lui a rappelé une série télévisée qu’il suivait avec son grand-père et sa petite sœur. Il
s’est pris à essayer de retrouver les gestes et les poses des acteurs du feuilleton.
Il dit avoir vu sa mère dans un rêve il y a quelques jours. Debout sur la surface de la mer, elle lui aurait dit : « Je suis juste passée te dire bonjour. »
Tout au long de cette année, il a également vu sa ville changer, ou plus exactement il a vu ses décombres disparaître peu à peu sous l’effet des scrappers. L’Ishinomaki d’aujourd’hui n’a plus
grand-chose à voir avec celle d’avant la catastrophe : tous ses quartiers bas (qui constituaient l’essentiel de l’agglomération, construite autour d’un port gagné sur la mer en polder dans
les années 1930) ont été rasés.
Tetsuya s’est reconstitué petit à petit une collection de photographies des endroits qu’il fréquentait avant la catastrophe : la vallée du fleuve Kitakami, les montagnes qui l’entourent, le
terrain où il jouait au foot, celui où il faisait des batailles de boules de neige l’hiver, les endroits où il aimait faire du vélo, son ancienne classe tout sourire devant le tableau noir à
Ōkawa.
Depuis que ses parents lui avaient offert un appareil photo numérique lors de son passage de l’école primaire à l’école élémentaire (soit du CE2 au CM1 en France), il a toujours aimé prendre des
photos. Depuis la catastrophe, ses sujets de prédilection sont la nature, les paysages urbains et les endroits qu’il aimait fréquenter avant.
Une de ses photos montre des pieux qui restent plantés au milieu de nulle part, une autre des débris flottant emportés par la Kitakami, une autre encore le soleil qui se couche sur la
montagne.
Le 23 octobre dernier, son père était en train de le reconduire à la maison quand ils ont aperçu la barque du grand-père, le Myōjin Maru, que la mer avait ramenée à la côte. Tetsuya l’a
immédiatement photographiée. Il se souvient du temps où il allait avec Mina aider leur grand-père. Mina avait le don de deviner si les palourdes que ramenait le grand-père étaient pleines ou
vides. Elle les mettait contre son oreille et les secouait : « S’il n’y a pas de chair dedans, elles font un bruit comme kara-kara ! »
La photo montrant sa classe devant le tableau noir occupe une place à part dans les souvenirs de Tetsuya. « C’est mon trésor », dit-il avant d’ajouter qu’il l’a toujours avec lui dans
son cartable quand il va à l’école.
Son ancienne classe comptait quinze élèves. Six sont morts, deux ont déménagé au loin. Il ne reste que sept écoliers de l’ancienne classe de Tetsuya.
Il place parfois la photo sous son oreiller, la nuit. Il lui arrive de voir en rêve ses camarades disparus, et il se réveille en sanglots.
Tous les matins, Tetsuya est debout avant son père et sa grand-mère. Il raconte que, quand il prie devant l’autel bouddhique de leur maison, devant la photo de sa famille, il lui vient des images
de tous les siens réunis au restaurant, en balade ou en train de faire des courses au supermarché.
L’anniversaire de Shiroe était le 11 mars. Le jour du tsunami, une fête était prévue, et Mina devait jouer le rôle de la maîtresse de maison. Cette année, la fête a eu lieu devant la photo et
l’autel. « Les anniversaires des membres de notre famille restent à jamais des jours importants », raconte Tetsuya. Cela lui permet aussi d’avoir des souvenirs heureux à se remémorer en
ce jour si particulier à tous les survivants du désastre.
Tetsuya revient toujours à sa photo favorite, qui représente la montagne, le ciel nuageux déchiré de bleu et laissant passer les rayons du soleil qui semble disperser les cumulus.
« J’ai l’impression qu’il reste, au-dessus des nuages, comme un district d’Ōkawa d’avant la catastrophe, où les gens vivent en paix. »
Hideaki dit que son fils est sorti considérablement endurci de l’épreuve.
Tetsuya garde en lui le souvenir de ce qu’étaient sa ville et sa vie, avant, et des bouleversements qu’elles ont subis. Sa vocation policière vient de là : il veut travailler pour que les
gens gardent en mémoire ce qui s’est passé. Se remémorant les réflexes qui lui ont sauvé la vie le 11 mars 2011, il explique naïvement : « Pour que les gens soient prêts pour le
prochain tsunami de dans 1000 ans, je veux leur apprendre qu’en cas de séisme ils doivent fuir sur les hauteurs. »
Sa vocation ne s’arrête pas là : pensant déjà à son avenir de policier, Tetsuya prévoit de s’inscrire au club de judo de son futur collège. « C’est parce que je veux que les gens qui
commettent des crimes apprennent l’importance de la vie », dit-il, avant d’ajouter, lucide : « Mais il faut aussi que j’étudie. »
Le jour de la cérémonie, Tetsuya, debout devant son école, a demandé à sa famille qui est au ciel – comme tant d’autres – de continuer à veiller sur lui quand il sera au collège.
Il ne lui est pas venu à l’idée de pleurer.
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