Jeudi 21 avril 2011 4 21 /04 /Avr /2011 04:21

aneyoshi
Les anciens Japonais ont laissé à leurs descendants actuels des centaines d'avertissements gravés sur des stèles, notamment au sujet des tsunamis. Les événements du 11 mars interpellent quant au rôle de ces traditions dans nos sociétés modernes.

Dans le village d’Aneyoshi, la stèle gravée a toujours fait partie du paysage. Les habitants actuels l’ont toujours connue, mais jamais ils n’ont enfreint le strict commandement qu’elle porte gravée sur sa face : « Ne construisez pas vos maisons au-dessous de ce point. »
 
Parlant des anciens occupants des lieux, Tamishige Kimura, âgé de 64 ans et chef du village, explique : « Ils avaient connu les horreurs des tsunamis, et ils ont érigé cette stèle pour nous mettre en garde. »
 
Des centaines de ces stèles, qu’on appelle ici les tsunami no ishishi (les stèles du tsunami) et dont certaines ont plus de 600 ans, jalonnent la côte du Japon, portant un témoignage silencieux des vagues géantes qui ont apporté la destruction et la mort par le passé. Mais dans le Japon moderne, la foi dans la technologie et la vaine protection des digues ont fait que l’on a parfois fait fi des avertissements laissés par les anciens.
 
« Les pierres du tsunami sont des avertissements qui traversent les générations, elles enseignent aux descendants comment éviter les souffrances des ancêtres » dit Itoko Kitahara, un spécialiste de l’histoire des catastrophes naturelles à l’université Ritsumeikan de Kyōto. « En certains endroits, on a tenu compte de ces leçons du passé, mais en beaucoup d’autres on les a ignorées. »
 
Les stèles, dont certaines font plus de trois mètres de haut, sont nombreuses le long de la côte sauvage du nord-est du Japon, qui a encaissé le gros du tremblement de terre de magnitude 9.0 et du tsunami du 11 mars, qui ont laissé derrière eux quelque 28 000 morts ou disparus.
 
Certaines de ces stèles sont tellement vieilles que leurs inscriptions sont effacées. Mais la plupart d’entre elles ont été érigées il y a environ un siècle, après deux terribles tsunamis, dont celui de 1896 qui avait tué 22 000 personnes. Plusieurs conseillent simplement de tout laisser et de se réfugier en hauteur en cas de fort séisme. D’autres portent un sinistre témoignage de la force destructrice des vagues en dressant la liste des morts ou en marquant l’emplacement d’une tombe collective.
 
Quelques-unes de ces stèles ont été balayées par le tsunami du mois dernier, dont les scientifiques ont dit qu’il était le plus grave depuis celui qui avait suivi le grand tremblement de terre de Jogan en l’an 869, séisme qui avait laissé des dépôts de sable de mer à plusieurs kilomètres à l’intérieur des terres.
 
La pierre du tsunami de Aneyoshi est la seule à dire explicitement où ne pas construire de maisons. Dans la région, deux noms de villages gardent également la trace du tsunami meurtrier de 1611 : Nokoriya (la vallée des survivants) et Namiwake (la limite de la vague), dont les spécialistes disent qu’ils marquent la limite de la zone ravagée par la mer en 1611.
 
Des érudits locaux rapportent que seule une poignée de villages comme Aneyoshi ont gardé en mémoire l’enseignement des anciens et se sont abstenus de construire leurs maisons sur les basses terres. Le plus souvent, les avertissements gravés sur les stèles ont été ignorés, notamment dans les villes côtières dont l’urbanisme a explosé lors du grand boum économique de l’après-guerre. Dans certains endroits, des communautés qui s’étaient installées sur les hauteurs en sont redescendues pour se rapprocher de leurs bateaux de pêche et de leurs filets.
 
« Au fur et à mesure que passe le temps, les gens oublient, c’est inévitable, jusqu’à ce qu’un autre tsunami arrive et tue 10 000 personnes de plus » explique Fumio Yamashita, un historien amateur de la préfecture d’Iwate où se situe Aneyoshi, auteur de dix livres sur les tsunamis.
 
Fumio Yamashita, aujourd’hui âgé de 87 ans, a survécu au récent tsunami en s’agrippant à un rideau après que l’hôpital où il était alité a été inondé. Il pense que le Japon a oublié d’enseigner la vieille tradition des tsunamis dans les écoles. Il dit que le pays a trop compté sur les digues et les murs en béton pour se protéger, ignorant que toute barrière est susceptible d’être franchie un jour – comme ce fut le cas en mars dernier.
 
La stèle d’Aneyoshi porte l’inscription : « Que des habitations en hauteur garantissent paix et bonheur à nos descendants. » Tamishige Kimura, le chef du village, considère cette sentence comme « une règle léguée par nos ancêtres, que personne à Aneyoshi n’oserait outrepasser. »
 
La stèle, haute d’un mètre vingt, se dresse sur le bord de l’unique route qui mène au petit village niché au milieu des cèdres dans une vallée encaissée qui descend vers l’océan. En contrebas de la stèle, une ligne bleue vient d’être peinte sur la route, marquant l’avancée extrême des eaux lors du tsunami du 11 mars.
 
La semaine dernière, un groupe d’universitaires a établi que la vague avait atteint sont point culminant à Aneyoshi, où elle a atteint l’altitude de 38,90m au-dessus du niveau de la mer, battant le précédent record du Japon qui était à 38,20m et qui avait été atteint dans la préfecture d’Iwate par le tsunami de 1896.
 
Tamishige Kimura, dont le métier est pêcheur et qui a perdu son bateau dans le tsunami, raconte que le village s’est déplacé vers les hauteurs après ce tsunami de 1896, qui n’avait laissé que deux survivants. Puis il est redescendu pour se rapprocher de la côte où il a encore été ravagé par le tsunami de 1933 qui n’a laissé que quatre survivants.
 
Après quoi le village s’est définitivement replié sur les hauteurs et la stèle a été mise en place. Tamishige Kimura dit qu’aucun des 34 habitants actuels du village ne sait qui l’a érigée, mais ils savent qu’elle a déjà sauvé le village une première fois lors du tsunami de 1960. Et une deuxième fois le 11 mars 2011. « Cette pierre visait à prévenir les descendants qu’un nouveau tsunami allait venir dans les cent prochaines années. »
 
Pour la plupart des Japonais d’aujourd’hui, ces stèles gravées appartiennent à un passé révolu, et l’archaïsme de leurs inscriptions les rend presque énigmatiques. Cependant, certains pensent désormais à créer de nouveaux monuments pour mettre en garde contre les tsunamis, mais ces monuments d’un genre nouveau seraient visibles sur Internet ou à la télévision, où plus de gens pourraient les voir et où leur enseignement toucherait une plus grande audience.
 
Une idée, avancée par un groupe de chercheurs, serait de préserver une partie des ruines du récent tsunami pour qu’elles servent à garder présent le souvenir de la puissance destructive des vagues, un peu comme le dôme de la bombe atomique de Hiroshima perpétue la mise en garde contre une guerre nucléaire.
 
« Nous avons besoin d’une version moderne des pierres du tsunami », déclare Masayuki Oishi, un géologue du Musée Préfectoral d’Iwate à Morioka.
 
Mais la présence d'une stèle et le respect des traditions ne font pas tout. À Aneyoshi, les villageois sont en deuil : quatre des leurs sont morts le mois dernier, une mère et ses trois jeunes enfants, emportés avec leur voiture dans une ville voisine.
 
La mère, Mihoko Aneishi, âgée de 36 ans, s’était précipitée pour récupérer ses trois enfants à l’école élémentaire juste après le tremblement de terre. Elle a commis l’erreur de passer par les basses terres pour rentrer au village : c’est là que le tsunami l’a rattrapée, elle et ses enfants.
 
Les anciens du village (dont le grand-père des trois enfants disparus, Isamu Aneishi, âgé de 69 ans) disent regretter d’avoir préféré le symbole de la stèle à l’enseignement aux plus jeunes des règles de base pour survivre aux tsunamis, comme par exemple de ne pas rester dans les zones peu élevées et de se réfugier rapidement sur les hauteurs.
 
La tradition ne vaut que si elle sert. Inversement, la rejeter systématiquement parce qu’elle appartient au passé n’est pas forcément la plus intelligente des conduites.
 
Par Dom Bosco - Publié dans : Histoire et archéologie - Communauté : l'actualité en général
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